C'était il y a longtemps....(mettez le son..) C'était en 1978,
C'était l'été, J'avais 22 ans,
J'étais jeune marié,
J'étais mince,
J'étais gonflé à bloc,
J'étais sergent chef de section, moniteur de tir, moniteur CRAC,
J'étais invincible,
J'allais bouffer le monde,
J'avais une trouille bleue !...
Au sortir de l'école des sous-officiers (ECSOFA), à la question qui m'était
posée « où voulez-vous aller école du génie, logistique, Troupes blindées,
Médicale ? » J'avais répondu fièrement « Infanterie » pour suivre
les traces de mon père, pour mettre
mes pas dans les siens, pour montrer à tous ces trou du c.. ..que j'allais
démolir tous les
ennemis du monde libre (c'est marrant, mon actuelle épouse est Ukrainienne!).
Ensuite
ce fut Arlon, la caserne
Callemeyn, les copains de chambrée, les
exercices, les études. Les examens et le
choix : 2Cy / 2 Cy / MP !... J'ai eu mon
premier choix, et chose peu commune à
l'armée, le second aussi. Ce fut la
mutation à la fin août, l'arrivée à Siegen
au bout de huit heures de route grâce à
un collègue « qui connaissait la route ».
Ce fut la désignation pour la Cie Bravo
pour Marc Collard et moi.
Ce fut l'acceuil au premier peloton, par Yvon Lhermite, mince comme un
coup de trique, le muscle nerveux le
visage sec, mais éclairé d'un bon sourire.
De sa grosse voix, il m'a rassuré
et m'a présenté aux autres. Les collègues d'abord....J'étais habitué aux
sous-officiers
instructeurs de l'E.I., pour moi qui n'était sergent commissionné que
depuis un mois, un
premiersergent-major, c'était un gars dont la bouche ne connaissait que
deux positions :
Off (fermé)= silence, et On (ouvert, on voit la glotte!) = tempête et
120 décibels.
Ici, rien de tout cela, tout de suite des camarades, des anciens qui nous
acceuillaient, nous
les bleus, avec amitié, complicité.
Première rencontre avec la
B...
Le CSM (le regretté 1SM Thomas) un homme affable qui s'est tout
de suite inquiété de ma
situation familliale, m'a aidé à remplir les formalités de demande de
logement, trouver les personnes
qui pouvaient aider; un vrai père. Les officiers, pas du tout comme ceux
d'Arlon, ceux-ci montraient
qu'ils étaient là pour nous aider à apprendre notre métier de chef de
section, pas pour nous retirer
des points. Une discipline aimable sans pression exagérée et inutile.
Le souvenir de ces trois premier
jours est ancré dans ma mémoire de manière définitive.
Je revois Alphonse Couquelet qui nous parle avec sa gouaille de
Namurois, Le « grand » Jacques qui habitait le même village que moi, Malonne. André Steinbuch
avec son air tranquille et rassurant. Guy Liégeois, Namurois lui aussi, sorte d'ours bougon chez qui
on avait envie de trouver refuge
en cas de pépins. Roland Lecocq et son éternel petit rire sans
cesse accroché à sa moustache blonde.... Dominique Thomas, qui sous ses airs débonnaires montre qu'il connaît
la boutique et que nous
pouvons compter sur lui.
Il y a aussi Christian Cools, qui a partagé une partie de notre
instruction à Arlon, et qui en tant que
sous-officier momentané, est arrivé quelques jours avant nous, il me rassure
« ça va, pas de
problème »,.. il a déjà une section.
Le Lieutenant Fontaine, le commandant de la Cie bravo, "Bravo
six", le chef au sourire
énigmatique, "pince sans rire" à la voix douce mais ferme, planqué à l'affut,
derrière ses lunettes
sans lesquelles il ne voit plus rien de près (comme moi maintenant !!!).
Celui qui allait nous
guider, nous maintenir de force s'il le fallait sur les rails de notre
apprentissage et qui nous acceuille
sur un ton chaleureux mais sans équivoque possible.
Ici, on ne rigole pas, c'est du sérieux et nous allons vite l'apprendre.
Ensuite, on nous présente
à la compagnie, tous les hommes rassemblés devant le bloc, c'est court
et bref, mais cela à le
mérite d'être clair. « Voici les sergent Collard et Roland, le sergent
Collard passe au
deuxième peloton, et le sergent Roland au premier (troisième section)
je veux que
tout se passe bien !!!». C'est le commandant de Cie qui a parlé,
je suis paralysé, je regarde
les hommes avec cet air idiot du roquet qui va mordre...A Arlon on nous
a TOUT expliqué,
sauf ça, quelle atitude avoir lors du premier contact avec les hommes.
Je comprends tout de suite que ce n'est pas avec mon air de sale cabot
enragé que je vais faire
en sorteque ces hommes me respectent. A Arlon, on nous a appris à gueuler
comme des veaux
pour faire avancer un peloton. Ici on va nous montrer et nous démontrer
qu'il n'y a pas que cette
méthode, qu'il en existe une autre : « Montrer l'exemple et rester
humble, humble mais
ferme! ... et en gueulant tout de même un peu ! »
Des gamins déguisés
en hommes...
Je suis donc intronisé chef de section. Terminé de jouer au chef à tour
de rôle, avec les copains
qui serventde membres de la section, qui connaissent la musique, qui réagissent
avant que l'ordre
ne soit donné"pour ne pas recommencer".
Ici, ce sont de vrais hommes, enfin des hommes, j'exagère, ils sont tous
très jeunes et moi je suis« vieux »,
j'ai 22 ans !!!. Ensuite, c'est l'installation, l'instruction, le prise
en main d'une section de huit hommes plus un chauffeur, plus un AMX (que
je connais pour avoir passé le brevet qui va me permettre de rouler avec
cet engin capricieux mais pas si mauvais que ça tout compte fait (ils
roulent encore à l'heure actuelle, en Argentine, avec des moteur diesel
et sur deschenilles fabriquées en Belgique).
Ce fut une période que je regrette de toute mon âme, même si j'ai râlé
des efforts et contraintes
qui nous étaient imposés... C'était exaltant, je suis fier d'avoir été
commandé par ces chefs qui
ont fait de moi ce que je suis devenu. je suis fier de dire que j'ai été
commandé par ces hommes
qui étaient avant tout des hommes avant d'être des officiers, ils étaient
avec nous, dans le froid,
la boue, sous le soleil. Ils étaient de tous nos efforts, et nous devions
faire comme eux, c'était
cela le « truc »,c'était ça la leçon !
C'est ce que nous avons fait, pas toujours très bien, et là, il y avait
le tarif, lorsqu'il fallait passer
dansle bureau du Lieutenant (En RFA, de ce côté du Rhin...!), et pas toujours
dans sont bureau
d'ailleurs, je me souviens m'être fait secouer de la plus belle manière,
dans sa Ford à côté de la
P.O., mais oublions cela.
Qu'est-ce que j'en ai pris de ces remontrances, qui m'ont appris à toujours
essayer de corriger ce
qui n'allait pas et à montrer aux « patrons » qu'ils pouvaient me faire
confiance. Ils ont toujours usé
de beaucoup de psychologie, le commandant de cie, savait comment faire,
où il fallait appuyer pour
provoquer une réaction positive. Merci à vous mon Lieutenant (pardon Mon
Colonel !).
Et puis, surtout, il y avait les hommes, « nos gars » que nous devions
à la fois diriger sans équivoques
aucunes et apprivoiser aussi, pour les mener là où les chefs voulaient
qu'ils aillent. Pour exécuter les
tâches prévue, au moment voulu, sur le terrain, à la Cie, à la maintenance
du matériel. Bref, partout.
Je me souviens de vous tous, de ma première section, de ma tristesse de
passer au quatrième peloton,
avec les « bandits », de cette nouvelle épreuve d'apprentissage. Je me
souviens de vous tous de
la "four one", Titeux, Vanasche, Berward, Luc, Guilliams, Schrobilgen,
Ernoux, Vanlaethem...
L'union sacrée !...
Je me souviens de mes joies d'être votre chef, de vivre à vos côtés, je
me souviens de vos voix, elles
résonnent encore dans ma tête. Je vous vois encore marcher, courrir, tenter
d'expliquer l'inexplicable.
Je me souviens du poulet que vous aviez capturé dans une basse-cour ennemie
et des trois jours d'arrêts
simple que j'ai reçu immédiatement après, « pour avoir attaqué lors d'une
attaque montée coiffé de mon
bérêt et non de mon casque » ( En fait, j'avais refusé de dire qui avait
choppé le volatile)
Et le patron avait trouvé le moyen de me coincer tout de même (la punition
n'a jamais été inscrite grâce
à la bonne conduite de notre section, ce qui est dommage, j'aurais eu
le plaisir de l'expliquer à mes
futus chefs!).
Je
me souviens des réseaux bas de barbelés que nous avions construit dans
la Weser, devant l'usine « RIGYPS »
De cette attaque que nous avons repoussée à coup de crosse de fusil, contre
les grenadiers du « brevrijding » ou des grenadiers ou encore carabiniers
qui tentaient de débarquer de leurs bateaux M1. Empêtrés
qu'ils étaient dans les barbelés que nous avions construit sous l'eau,
pour enpêcher
les bateau d'atteindre la rive, des gars comme nous, mais qui étaient
nos ennemis du moment.
Je me souviens d'avoir été mis aux arrêts de rigueur pendant trois minutes
à l'arrière du 55 (five five)
parle Lieutenant Oger Pochet, qui répercutait
les ordres du Commandant de Cie qui lui même
se trouvait au QG Bataillon pour y reçevoir les doléances du commandant
du « Bevrijding ».
Et aussi je suppose les félicitations du Chef de Corps pour avoir repoussé
une attaque que le
scénario de l'exercice prévoyait perdue pour nous. Je me souviens d'avoir
bu le coca baptisé par
Johnnie (Walker) que le Lieutenant m'a offert en riant après m'avoir
« puni »...
Je me souviens de Vogelsang, de cette traversée du lac en bateau
M1 (in / out!!!), de cette
infiltration jusqu'auxlisières nord du village de Wolfseifen. De cette
interminable attente, du scénario
inventé par la brigade (des cavaliers pour la plupart!) qui avait décidé
que nos véhicules ne pouvaient
nous rejoindre car les ponts de bateaux étaient détruits, et que l'attaque
était reportée le lendemain
à l'aube, il fallait donc passer la nuit sur place, avec seulement la
veste de smoke et le poncho.
J'ai été convoqué par le Lieutenant Pochet afin de faire une
patrouille de nuit sur les lisières
opposées afin d'y dénombrer le type et le nombre de véhicules ennemis
(des léopards du
1er Guide!!!). Au moment de partir, il me donne un pot de peinture jaune
glissé sous le siège
de sa Willys (pour marquer les véhicules que nous pourrions détruire
éventuellement!!!).
Nous nous sommes approchés comme des loups,...
Eric Titeux râlant "contre ses pourris de tankistes planqués au
chaud dans leurs chars" dont
on entend ronfler les chaufferettes. Nous les avons badigeonnés leurs
monstres, de grandes
croix jaunes sur les tourelles, sur les beaux écussons peints à la mains
par un caporal chef peintre.
Nos marques n'ont pas été réalisées par un artiste, d'ailleurs, le pinceau
est presque gelé, alors,
la peinture a dégouliné partout, nous n'avons même pas oublié le petit
spartan qui croyait
être à l'abri près de ces grands congénères.
Nous sommes rentrés, frigorifiés, mais moins que nos copains restés
sur place. A l'aube, pas
d'attaque, les chars détruits et le Commandant de Brigade (un blindé),
vert de rage, notre
Chef de Corps avait eu difficile de contenir sa joie, j'imagine!
Nous sommes rentrés au camp Escaut. Je me souviens de cette défensive,
toujours à Wolfseifen,
où nous avons été attaqués par des léopards (encore eux), sales bandits
qui avaient roulé sur nos
trous de fusilliers et qui foncaient sur nos positions secondaires où
nous étions réfugiés.
De Vanasche qui balance une bouteille à coca pleine de terre
et de cailloux à trente mètres en
plein visage du chauffeur du monstre qui s'arrête et fini par faire
demi-tour.
Je me souviens de cette compagnie qui descend en ordre vers la Cie "C"
pour virer tout, des lits
qui dégringolent par les fenêtres, le tout, un jour de départ en manoeuvre.
Je
me souviens de notre tristesse à tous lorsque nous avons appris que
la Cie était « dissoute » en tant que Cie professionnelle, que les VC
allaient être reversés dans d'autres fonctions au bataillon, certains
même à la "A" ou à la "C" (quelle "horreur qu'ils diaient!!!").
L'horreur, pour moi, c'était que j'allais perdre
« mes gars »! J'en ai fait très longtemps des
cauchemards, et je peux dire, maintenant que ma vie de militaire arrive
dans sa dernière longueur, que ce jour là, j'ai perdu la foi qui m'animait
comme Chef de section d'infanterie blindée.
Après cela, j'ai été militaire de carrière. Je me souviens de cette
fête de Noël, où j'ai été
accompagné de mon épouse, prendre l'appéritif et vous apporter de la
dinde dans notre cave peloton transformée en cave de fête. Je ne vous
ai jamais oublié les gars, je vous ai toujours gardéavec moi, au fond
de ma mémoire.
Aujourd'hui, quelqu'un a réveillé cette mémoire, grâce à Philippe
Cambier, qui m'a mis sur le chemin d'Yvan Leriche « le p'tit
Leriche »... qui lui-même m'a permis de revivre cette mémoire. Qu'il
en soit remercié.
J'espère avoir la joie de vous revoir un jour, ce sera pour moi un grand
jour. Je sais que la vie
a laissé des traces sur nous. Nous nous sommes tassés, épaissis, ridés,
pelés (comme disait Pierre
Perret à propos d'autre chose !).
Mais qu'importe, à l'intérieur, nous sommes restés les mêmes. A l'intérieur
j'ai toujours 22 ans et je
n'ai plus peur de rien. Je voudrais revoir mes bandits, les grandes
gueules de la four one !
Merci.
Alain Roland
Sgt 2 Cy Cie B 4è Pl 1è Sec.
V61120 « Bouche-trou ».